Portrait & Interview

TRIBUNE LIBRE | Hommage professeur ANDRÉ KOMBILA KOUMBA : L’HOMME QUI SOIGNAIT LES CŒURS ET INTERROGEAIT LE DESTIN DU GABON

Il est des hommes dont la disparition ne devrait pas seulement attrister une famille, une communauté ou un cercle d’amis.
Elle devrait contraindre toute une nation à s’arrêter un instant, à regarder derrière elle et à s’interroger sur ce qu’elle a fait de ses grands témoins.

Il est des hommes qui traversent l’histoire sans jamais réussir à se détacher de leur époque. Ils en connaissent les grandeurs, les illusions, les blessures et les contradictions. Ils en portent parfois les espoirs jusqu’à l’épuisement, avec cette étrange solitude de ceux qui ont consacré leur existence à une cause plus grande qu’eux-mêmes.

Le professeur André Kombila Koumba appartient à cette catégorie d’hommes dont le parcours mérite davantage qu’une simple notice biographique.

Il fut médecin, cardiologue, enseignant, homme politique et figure de l’opposition gabonaise. Mais derrière ces titres se dessine une trajectoire plus profonde : celle d’un homme qui a voulu servir son pays par le savoir, puis contribuer à son évolution par le combat politique.

Et lorsqu’on regarde aujourd’hui le chemin parcouru, une question demeure : que reste-t-il d’un homme lorsque son époque s’éloigne, que ses compagnons de lutte vieillissent et que les rêves qui l’ont animé deviennent les souvenirs d’une génération ?

DE L’APPEL DE LA SCIENCE À L’APPEL DU PAYS

Né le 8 mai 1941, le professeur André Kombila Koumba appartient à cette génération de Gabonais qui ont compris que l’indépendance politique ne pouvait véritablement prendre tout son sens sans la conquête du savoir, la formation des compétences et la construction d’institutions nationales solides.

Il choisit la médecine, une discipline dans laquelle la connaissance ne suffit pas : il faut aussi de la rigueur, de la patience, de l’humilité et une conscience aiguë de la fragilité humaine.

Formé en France, notamment à Rennes et à Paris, il obtient son doctorat d’État en médecine en 1976, puis sa spécialisation en cardiologie. En 1977, il réussit l’agrégation française de médecine à titre étranger.

Il aurait pu poursuivre sa carrière en Europe. Il choisit pourtant de rentrer au Gabon.

Ce retour, en 1977, mérite que nous nous y arrêtions.

À cette époque, revenir au pays signifiait participer à la construction d’un système de santé encore en développement, transmettre aux jeunes générations ce que l’on avait appris ailleurs et contribuer à faire émerger une médecine gabonaise capable de répondre aux besoins de sa population.

Le professeur Kombila ne rentrait donc pas simplement avec des diplômes.
Il rentrait avec une responsabilité.

En 1978, il crée le service de cardiologie de l’hôpital central de Libreville. Il participe ainsi à la structuration d’une discipline médicale essentielle et à la formation de professionnels de santé.

Il faut imaginer ce que représentait alors une telle entreprise : des connaissances acquises à l’étranger qu’il fallait adapter aux réalités nationales, des étudiants à former, des patients à soigner et une institution à faire grandir.

Derrière chaque service médical qui se construit, il y a des années de travail que les générations suivantes ne voient pas toujours.

Derrière chaque médecin qui apprend à reconnaître les signes d’une maladie, il y a un autre médecin qui lui a transmis son savoir.

Et derrière chaque vie sauvée, il y a parfois l’histoire silencieuse d’une vocation.

Le professeur Kombila aura ainsi contribué à une œuvre qui ne se mesure pas seulement aux fonctions qu’il a occupées, mais aussi aux compétences qu’il a aidé à faire naître au Gabon.

C’est la première dimension de son héritage : celle du bâtisseur de savoir.

LE CARDIOLOGUE QUI ENTENDIT AUSSI LES BATTEMENTS D’UN PAYS

Il existe quelque chose de profondément symbolique dans le parcours de cet homme.

Le cardiologue avait appris à écouter le cœur humain. Il connaissait les fragilités de cet organe, les signes qui alertent, les déséquilibres qui menacent la vie.

Mais le Gabon, lui aussi, possède un cœur.

Ce cœur bat dans les quartiers populaires de Libreville, dans les villages de la Nyanga, dans les familles qui attendent un médecin, dans les salles de classe trop remplies et dans les espoirs d’une jeunesse qui cherche sa place.

Il bat également dans les frustrations, les aspirations démocratiques et les inquiétudes d’un peuple qui souhaite décider de son avenir.

Le professeur Kombila finit par s’engager dans l’arène politique.

En 1990, à l’heure du retour au multipartisme, il devient le premier secrétaire du Rassemblement national des bûcherons, le RNB, formation politique qui incarne alors une partie importante de l’espérance démocratique gabonaise.

Il est élu député dans la circonscription de Moabi, dans la province de la Nyanga. En 1993, il participe à la contestation des résultats électoraux et devient une figure importante de l’opposition.

Il ne s’agit plus seulement de soigner des individus.

Il s’agit désormais de débattre des institutions, de la légitimité du pouvoir, des règles électorales et de la possibilité d’une alternance politique.

L’homme de science entre ainsi dans un univers où les certitudes sont plus difficiles à établir, où les intérêts s’affrontent et où les convictions se heurtent aux calculs.

La politique est rarement un long fleuve tranquille. Elle exige des alliances, expose aux ruptures et confronte les hommes à des choix dont les conséquences ne sont pas toujours celles qu’ils avaient imaginées.

Le professeur Kombila en fera l’expérience.

1993 : UNE PAGE QUI NE S’EST JAMAIS TOTALEMENT REFERMÉE

Pour comprendre son parcours, il faut revenir à l’une des périodes les plus marquantes de notre histoire politique.

En décembre 1993, le Gabon connaît sa première élection présidentielle pluraliste de cette nouvelle séquence démocratique.

Paul Mba Abessole, candidat du RNB, conteste les résultats officiels qui donnent la victoire à Omar Bongo Ondimba.

Dans cette crise postélectorale, Pierre-André Kombila occupe une place importante. Présenté comme Premier ministre d’un gouvernement parallèle annoncé par les partisans de Mba Abessole, il participe à une tentative de structuration politique de la contestation.

Les missions annoncées sont ambitieuses : préparer de nouvelles élections, restaurer la paix sociale et préserver l’unité nationale.

Ces événements s’inscrivent dans une période de fortes tensions qui conduira notamment aux accords de Paris d’octobre 1994.

Il faut mesurer la portée de cette époque.

Le multipartisme venait de rouvrir des portes que des décennies de vie politique avaient maintenues fermées. Les Gabonais découvraient de nouvelles possibilités d’expression, tandis que l’opposition cherchait à transformer l’élan populaire en changement institutionnel.

Tout semblait possible à ceux qui voulaient croire à une nouvelle page de l’histoire nationale.

Mais l’histoire politique n’est pas toujours tendre avec les espérances qu’elle fait naître.

Les compromis succèdent aux affrontements. Les alliances se nouent, puis se défont. Les hommes qui ont marché côte à côte finissent parfois par emprunter des chemins différents.

C’est là toute la tragédie de la politique : on peut partager un rêve sans partager éternellement la même route.

Le parcours du professeur Kombila en porte la marque.

LE BÛCHERON : UN NOM, UNE ÉPOQUE, UN SYMBOLE

Il est difficile d’évoquer le professeur Kombila sans parler du Rassemblement national des bûcherons.

Le nom lui-même mérite qu’on s’y attarde.

Dans un pays où la forêt occupe une place fondamentale dans l’imaginaire, l’économie et les modes de vie, le bûcheron évoque le travail, l’effort, l’homme confronté à la matière et la nécessité de dégager un passage.

La forêt peut être dense. Le chemin peut être difficile. Pour avancer, il faut parfois abattre les obstacles, ouvrir une clairière et accepter de travailler longtemps avant d’apercevoir l’horizon.

On ne saurait réduire le RNB à cette seule image, mais elle offre une belle clé de lecture culturelle de cette période.

Le mouvement des Bûcherons a incarné, pour une partie des Gabonais, une volonté de rupture avec les habitudes politiques établies et l’espoir de construire une autre relation entre le peuple et le pouvoir.

Pierre-André Kombila en fut l’un des acteurs importants.

En 1998, les désaccords internes au mouvement aboutissent à une rupture. Kombila prend la tête du RNB-Démocratique et se présente à l’élection présidentielle de décembre.

Les résultats officiels lui attribuent alors 1,5 % des suffrages.

Ce chiffre appartient à l’histoire électorale. Il ne saurait, à lui seul, résumer la place de cet homme dans l’histoire politique du Gabon.

Car une trajectoire politique ne se mesure pas uniquement au nombre de voix obtenues lors d’un scrutin.

Elle se mesure également aux débats qu’elle a suscités, aux idées qu’elle a défendues, aux institutions auxquelles elle a participé et aux questions qu’elle laisse aux générations suivantes.

Il faut savoir regarder les hommes avec lucidité, sans les transformer en saints, mais sans les réduire non plus à leurs défaites.

Le professeur Kombila a connu des succès, des ruptures, des repositionnements et des controverses. Son itinéraire fut celui d’un homme engagé dans les contradictions de son époque.

C’est précisément ce qui le rend digne d’être étudié.

L’HOMME POLITIQUE ET LES MÉTAMORPHOSES DU DESTIN

Au fil des années, André Kombila Koumba a poursuivi son parcours dans des configurations politiques différentes.

Après avoir incarné une opposition combative, il rejoint le gouvernement au milieu des années 2000. Il occupe notamment le portefeuille de l’Enseignement technique et de la Formation professionnelle, puis celui des Ressources hydrauliques et des Énergies nouvelles en 2009.

Il revient ensuite dans les rangs de l’opposition après la mort d’Omar Bongo Ondimba.

Ce cheminement mérite d’être raconté sans caricature.

La vie politique gabonaise a longtemps été traversée par une question fondamentale : comment concilier les convictions initiales, les nécessités du dialogue, les possibilités d’action au sein des institutions et le risque de voir ses idéaux s’éloigner de leur objectif premier ?

Le professeur Kombila n’a pas échappé à cette question.

Certains verront dans ses choix les contradictions d’un parcours politique. D’autres y liront les tentatives d’un homme qui a cherché, à différentes étapes de sa vie, les moyens de peser sur le destin national.

L’hommage ne doit pas effacer les débats que son parcours peut susciter.

Au contraire, il doit permettre de comprendre une époque dans toute sa complexité.

Car les hommes politiques ne vivent pas hors de l’histoire. Ils en subissent les rapports de force, contribuent à ses transformations et laissent derrière eux des décisions que les générations suivantes ont le devoir d’examiner.

Honorer un homme, ce n’est pas déclarer que toutes ses décisions furent justes. C’est reconnaître qu’il a pris part à une histoire commune et accepter d’en tirer les leçons.

MARYVONNE ET PIERRE-ANDRÉ : UNE HISTOIRE QUI DÉPASSAIT LA POLITIQUE

Il est des chapitres de la vie d’un homme que les fonctions officielles ne permettent pas de comprendre.

Pour saisir toute la dimension humaine du professeur Kombila, il faut aussi évoquer la professeure Maryvonne Kombila, son épouse, sa compagne de vie et sa collègue dans le monde médical.

Leur histoire commence dans le milieu universitaire français, où tous deux étudient la médecine et s’investissent dans les mouvements étudiants.

Pierre-André s’oriente vers la cardiologie. Maryvonne choisit notamment la parasitologie, la mycologie et la médecine tropicale.

Elle devient elle aussi une universitaire de premier plan et contribue à la formation de générations de professionnels de santé au Gabon.

À la fin des années 1970, ils choisissent ensemble de quitter leurs fonctions hospitalo-universitaires françaises pour participer au développement de l’enseignement et des soins au Gabon.

Ce détail est important.

Ils ne partageaient pas seulement une vie familiale. Ils partageaient un engagement professionnel, une certaine conception du service public et la volonté de mettre leurs compétences au service de leur pays.

Leur couple fut également décrit comme un exemple de lutte contre les communautarismes et de défense des personnes vulnérables, sans distinction d’origine ou de fortune.

Maryvonne, connue pour sa discrétion et son exigence professionnelle, poursuivit son engagement médical au Gabon, y compris lorsque les désaccords politiques ou les difficultés de la vie publique rendaient les choses plus éprouvantes.

Elle s’est éteinte le 5 mai 2024.

Et c’est ici que le récit politique laisse place à une autre vérité, plus silencieuse.

Car derrière le professeur, derrière l’homme public, derrière le médecin et le responsable politique, il y avait un époux.

Un homme qui avait partagé des années de travail, des combats, des inquiétudes et des projets avec une femme qui connaissait aussi bien ses convictions que ses fragilités.

Il est difficile d’imaginer ce que représente, pour un homme qui a traversé tant de décennies, la disparition de celle qui fut sa compagne de route.

Les honneurs publics ne remplissent pas une maison devenue silencieuse.

Les souvenirs ne remplacent pas une voix familière.

Et les discours prononcés devant les autres ne disent jamais entièrement ce qui se passe dans le cœur de ceux qui restent.

Nous ne pouvons prétendre connaître l’intimité de leur douleur. Mais nous pouvons reconnaître ce que cette longue histoire commune représente.

Avec Maryvonne, c’est aussi une partie de l’histoire intellectuelle, médicale et personnelle du professeur Kombila qui s’est éloignée.

Il serait injuste de célébrer l’un en oubliant l’autre.

Car certains destins se construisent à deux, même lorsque l’un des deux occupe davantage le devant de la scène.

LE RETOUR DU VIEIL HOMME ET LA MÉLANCOLIE D’UNE GÉNÉRATION

Il y a quelque chose de profondément émouvant dans les paroles que le professeur Kombila a prononcées lors d’une interview accordée à Gabon Media Time en 2023.

Interrogé sur son état, il expliquait se sentir relativement bien physiquement, malgré son grand âge, mais reconnaissait que sa situation psychologique était plus compliquée.

Il évoquait les longues périodes de l’histoire du pays qu’il avait traversées et les difficultés auxquelles il était confronté dans sa volonté de poursuivre son engagement politique.

Ces paroles méritent qu’on s’y arrête.

Elles ne sont pas celles d’un homme qui découvre la politique.

Elles sont celles d’un homme qui l’a connue dans ses heures d’espérance, dans ses affrontements et dans ses désillusions.

Un homme qui a vu des générations arriver avec leurs promesses, des alliances se former, des figures disparaître et les mêmes questions revenir sous des formes nouvelles.

En écoutant un ancien responsable politique parler de la difficulté de continuer, on peut entendre autre chose que la fatigue d’un individu.

On peut entendre l’épuisement d’une génération qui a cru que le multipartisme ouvrirait durablement une ère nouvelle et qui a dû affronter les limites, les contradictions et les revers de cette espérance.

On peut aussi entendre une interrogation adressée aux plus jeunes : qu’avons-nous fait de ce que les générations précédentes nous ont transmis ?

Ce n’est pas une raison pour idéaliser le passé.

Les anciens ont commis des erreurs. Les oppositions d’hier n’ont pas toujours été à la hauteur de leurs ambitions. Les rivalités personnelles et les calculs politiques ont parfois affaibli les combats collectifs.

Mais nous aurions tort de croire que l’histoire commence avec nous.

Le Gabon que nous connaissons aujourd’hui a été façonné par des femmes et des hommes dont les noms ne figurent pas tous dans les livres, mais dont les décisions ont contribué à définir notre présent.

Le professeur Kombila fait partie de ces témoins.

Et lorsqu’un témoin vieillit, ce n’est pas seulement sa vie qui avance vers son terme.

C’est une bibliothèque vivante qui risque de se refermer.

Une bibliothèque faite de souvenirs, de débats, de réunions, de désaccords, de conversations et d’événements dont les archives officielles ne conservent parfois qu’une partie.

Combien d’anecdotes de notre histoire politique disparaîtront avec ceux qui les ont vécues ?

Combien de paroles prononcées dans des bureaux, des domiciles privés, des salles de réunion ou des couloirs d’institutions ne seront jamais rapportées ?

Combien de vérités resteront suspendues entre les souvenirs des uns et les silences des autres ?

Voilà pourquoi il faut recueillir la mémoire de nos anciens pendant qu’ils peuvent encore nous la transmettre.

Pas pour leur donner systématiquement raison.

Mais pour mieux comprendre ce que nous sommes devenus.

UN HOMME DE LA NYANGA, UNE MÉMOIRE GABONAISE

Le professeur André Kombila Koumba appartient également à une histoire culturelle qui mérite d’être considérée.

Ses racines gabonaises, son attachement au pays et son parcours politique ne peuvent être dissociés de la diversité des territoires, des communautés et des traditions qui composent notre nation.

Dans nos cultures, la mémoire des anciens occupe une place particulière.

Le vieillard n’est pas seulement celui qui a vécu longtemps. Il est celui qui a traversé des saisons, observé les hommes, connu les changements et accumulé des expériences que les plus jeunes ne possèdent pas encore.

Dans les sociétés où la parole transmise de génération en génération a longtemps constitué un moyen essentiel de conserver l’histoire, perdre un ancien sans recueillir son témoignage revient à abandonner une partie de notre mémoire.

Il ne s’agit pas de transformer chaque ancien en autorité incontestable.

La sagesse n’est pas automatique avec l’âge, et l’expérience ne dispense personne de rendre compte de ses choix.

Mais il existe une différence entre contester un homme et oublier ce qu’il a vécu.

Nous pouvons discuter le parcours politique du professeur Kombila. Nous pouvons analyser ses alliances, ses ruptures et ses décisions. Nous pouvons même ne pas partager toutes ses convictions.

Mais nous ne devrions pas nous permettre de traiter son histoire avec indifférence.

La culture d’un peuple ne se résume pas à ses danses, à ses masques, à ses langues ou à ses cérémonies.

Elle réside aussi dans sa capacité à conserver la mémoire de ceux qui ont participé à la construction de son histoire.

Une nation qui ne transmet pas les parcours de ses anciens condamne sa jeunesse à recommencer sans cesse les mêmes batailles, parfois sans même comprendre pourquoi elles ont été livrées.

C’est aussi cela, le sens de cet hommage.

LE DESTIN, LA MÉMOIRE ET LES RENDEZ-VOUS TROUBLANTS DE L’HISTOIRE

Et puis, il y a cette coïncidence du calendrier qui ne peut laisser indifférent quiconque connaît l’histoire politique de notre pays.

Le professeur André Kombila Koumba s’en va le jour même où le Gabon se souvient des quinze ans de la disparition de Pierre Mamboundou, son frère en engagement politique et l’une des grandes figures de l’opposition gabonaise.

Quinze années se sont écoulées depuis que Pierre Mamboundou a quitté ce monde, emportant avec lui une partie des espérances, des combats et des blessures de la démocratie gabonaise. Et voilà que, le jour où sa mémoire revient habiter nos consciences, un autre témoin majeur de cette histoire nous quitte à son tour.

Il y a des dates qui ressemblent à de simples repères sur un calendrier. Et puis il y a celles qui, par leur étrange résonance, nous obligent à nous arrêter.

Je ne prétends pas donner un sens surnaturel à cette coïncidence. Mais comment ne pas ressentir une certaine mélancolie devant ce rendez-vous inattendu entre la mémoire d’un disparu et le départ d’un autre ?

L’histoire politique gabonaise est faite de ces hommes qui se sont affrontés, rapprochés, séparés ou retrouvés autour d’une même question : quel Gabon laisserons-nous aux générations futures ?

Pierre Mamboundou et André Kombila Koumba ont chacun occupé une place dans cette histoire tourmentée. Leurs itinéraires ne furent pas identiques, leurs responsabilités ne furent pas les mêmes, mais leurs noms appartiennent à une époque qui a profondément marqué notre vie politique.

Aujourd’hui, quinze ans après la disparition de l’un, le départ de l’autre nous rappelle que les témoins de cette génération ne seront pas éternellement là pour raconter ce qu’ils ont vécu.

Et c’est peut-être cela, au fond, qui serre le cœur : nous voyons s’éloigner les hommes qui pourraient encore nous raconter, avec leurs propres mots, les espérances de 1990, les tensions de 1993, les compromis, les ruptures et les désillusions qui ont façonné notre histoire.

Combien de souvenirs disparaissent avec ceux qui les ont portés ? Combien d’anecdotes, de confidences et de vérités demeureront à jamais enfouies dans la mémoire de ceux qui ne sont plus là pour les raconter ?

Le calendrier les réunit aujourd’hui dans notre mémoire. Mais c’est à nous qu’il appartient de préserver leur place dans l’histoire.

Car honorer ces hommes ne signifie pas sanctifier leurs parcours. Cela signifie accepter de regarder notre passé avec lucidité, de reconnaître les combats menés et de transmettre aux générations futures les leçons, les réussites comme les erreurs.

En ce jour particulier, le souvenir de Pierre Mamboundou et la disparition du professeur Kombila semblent nous adresser le même avertissement : une nation qui laisse mourir ses témoins sans recueillir leur parole finit par perdre une partie de sa propre histoire.

Que le souvenir de l’un et la mémoire de l’autre nous invitent à mieux connaître notre passé, à comprendre les luttes qui l’ont façonné et à ne jamais confondre l’oubli avec la réconciliation.

Le Gabon leur doit au moins cela : ne pas oublier.

LE DERNIER COMBAT : QUE RESTERA-T-IL DE NOS IDÉAUX ?

À mesure que l’on avance en âge, les ambitions changent de visage.

Lorsqu’on est jeune, on veut conquérir le monde.

On veut convaincre, renverser les obstacles, transformer les institutions et laisser son nom dans l’histoire.

Puis viennent les années.

Les compagnons de route prennent des chemins différents. Certains disparaissent. D’autres se retirent. Les certitudes s’usent au contact du réel.

On finit par comprendre que l’on ne verra peut-être jamais l’aboutissement de toutes les idées que l’on a défendues.

C’est une vérité douloureuse, mais profondément humaine.

Le professeur Kombila a consacré une partie importante de sa vie à la médecine et à la politique. Il a contribué à la formation des professionnels de santé, participé à la vie parlementaire et occupé des responsabilités dans plusieurs séquences de l’histoire nationale.

Son parcours ne fut ni linéaire ni exempt de controverses.

Mais il nous laisse une matière précieuse : celle d’un homme dont la vie permet de raconter plusieurs décennies de notre histoire.

À travers lui, nous pouvons interroger la construction de notre système de santé, l’évolution de notre démocratie, les divisions de l’opposition, les relations entre convictions et exercice du pouvoir, ainsi que la difficulté de transformer les aspirations populaires en institutions durables.

Il y a là un héritage qui dépasse sa personne.

Et c’est peut-être ce qui devrait nous retenir le plus longtemps.

Car les hommes passent, mais les questions qu’ils ont soulevées demeurent.

Qu’avons-nous fait de notre démocratie ?

Qu’avons-nous fait de nos institutions ?

Qu’avons-nous fait de nos compétences nationales ?

Qu’avons-nous fait de ces hommes et de ces femmes qui ont choisi de rentrer au pays alors qu’ils auraient pu poursuivre leur carrière ailleurs ?

Et surtout, que transmettrons-nous à nos enfants de l’histoire que nous sommes en train de vivre ?

ADIEU, PROFESSEUR

Professeur André Kombila Koumba,

Votre vie raconte quelque chose du Gabon.

Elle raconte le temps où des jeunes diplômés revenaient construire les premières structures d’une médecine nationale.

Elle raconte les espérances du multipartisme et les combats pour la démocratie.

Elle raconte aussi les divisions, les compromis, les désillusions et les interrogations d’une génération qui a voulu peser sur le destin de son pays.

Elle raconte enfin la fragilité des êtres humains, même lorsque leurs fonctions leur donnent une place importante dans la société.

Vous avez appris à écouter les cœurs dans les hôpitaux.

Puis vous avez pris part aux débats d’un pays dont le cœur politique battait au rythme des espoirs, des contestations et des déceptions.

Aujourd’hui, au-delà des titres et des fonctions, c’est l’homme que nous voulons retenir.

L’homme de science.

L’enseignant.

Le citoyen.

L’acteur d’une histoire nationale dont les pages restent à écrire avec honnêteté.

Et lorsque nous évoquons votre longue route, nous ne pouvons oublier Maryvonne, votre compagne de vie, qui partagea avec vous le travail, le savoir et l’engagement au service de la santé.

Que votre parcours nous rappelle que les grandes œuvres ne se construisent pas en un jour, que les combats politiques ne doivent jamais nous faire oublier l’humanité et que le savoir ne prend tout son sens que lorsqu’il contribue à améliorer la vie des autres.

Que votre histoire invite notre jeunesse à connaître son passé, à étudier ses aînés, à examiner leurs choix sans complaisance et à construire un avenir qui ne soit pas une simple répétition des erreurs d’hier.

Et qu’elle nous enseigne surtout ceci : un pays ne grandit véritablement que lorsqu’il apprend à transmettre sa mémoire.

Car un jour, nous aussi, nous quitterons la scène.

Nos fonctions seront oubliées. Nos querelles perdront leur importance. Nos ambitions se dissoudront dans le temps.

Il ne restera que ce que nous aurons transmis, ce que nous aurons construit et ce que les générations suivantes auront choisi de retenir de nous.

C’est peut-être là que commence la véritable immortalité des hommes.

Non pas dans la durée de leur existence, mais dans la capacité de leur passage à continuer d’éclairer ceux qui viennent après eux.

Reposez en paix, Professeur André Kombila Koumba.

Que la terre de nos ancêtres vous soit légère.

Et que le Gabon n’oublie jamais ceux qui ont consacré leur intelligence, leur savoir et une part de leur existence à essayer de comprendre, de soigner et de transformer son destin.

Car lorsqu’un ancien s’éloigne, ce n’est pas seulement une vie qui s’achève. C’est une partie de notre histoire qui nous demande, une dernière fois, si nous avons pris le temps de l’écouter.

Gaël Koumba Ayouné, Analyste Généraliste.La Révolution Viendra du Mapane.


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