La crise des délestages au Gabon : le révélateur d’un système énergétique à bout de souffle

Le Gabon traverse aujourd’hui l’une des crises énergétiques les plus préoccupantes de ces dernières années. Dans le grand Libreville, les délestages et les coupures d’électricité sont devenus une réalité quotidienne qui perturbe profondément la vie des populations, fragilise l’économie nationale et accentue le mécontentement social.
Derrière ces interruptions répétées de courant se cache une vérité plus grave : la défaillance progressive du système de production, de transport et de distribution de l’électricité.Les autorités elles-mêmes reconnaissent désormais l’ampleur du problème. Lors d’une réunion tenue le 03 mars 2026 avec les responsables de la Société d’Énergie et d’Eau du Gabon (SEEG), les représentants du groupe SUEZ ainsi que le ministre de l’Accès Universel à l’Eau et à l’Électricité, le Président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, a exprimé son mécontentement face aux difficultés persistantes de la SEEG à fournir correctement l’eau et l’électricité aux populations.
Le Chef de l’État a dénoncé des mécanismes opaques, un manque de rigueur dans la gestion interne et une absence de transparence ayant contribué à la détérioration du service public.Quelques semaines plus tard, dans un entretien accordé au journal L’Union, le Président reconnaissait sans détour que les délestages étaient « inacceptables » et rappelait que les Gabonais ont droit à l’électricité 24 heures sur 24.
Il évoquait alors un déficit de production estimé à 60 mégawatts, des infrastructures vieillissantes, des dettes importantes ainsi que des détournements faisant l’objet d’audits. Cette reconnaissance publique du dysfonctionnement du secteur énergétique montre à quel point la situation est devenue critique.Mais au-delà des discours politiques, il convient de comprendre les véritables mécanismes de cette crise.
Le délestage intervient lorsque la demande en électricité devient supérieure à la capacité de production disponible. Afin d’éviter un effondrement général du réseau, les opérateurs procèdent alors à des interruptions volontaires et temporaires de la fourniture d’électricité. Au Gabon, cette situation résulte principalement d’un déficit structurel de production combiné à un réseau de transport et de distribution devenu insuffisant et obsolète.
Les centrales hydroélectriques de Kinguélé et de Tchimbélé, mises en service respectivement dans les années 1970, continuent encore aujourd’hui de supporter une part importante de l’alimentation électrique du grand Libreville. Pourtant, ces infrastructures vieillissantes fonctionnent parfois avec des capacités réduites en raison de pannes ou de défauts de maintenance.
À cela s’ajoutent les limites de la centrale d’Alénakiri ainsi que les difficultés rencontrées par KAR-POWER-SHIP, censée fournir 150 MW mais confrontée aux contraintes du réseau de transport et à la disponibilité insuffisante du gaz.Le problème ne se limite d’ailleurs pas à la production. Le réseau de transport de l’électricité apparaît lui aussi largement sous-dimensionné.
Une partie importante de l’énergie produite ne peut être correctement acheminée vers les zones de consommation en raison de la saturation des lignes et de la vétusté des équipements. Entre Owendo, Bisségué et Ambowet, les infrastructures de transit ne permettent plus de répondre efficacement à l’évolution de la demande énergétique du Grand Libreville.La situation est encore aggravée par l’état préoccupant du réseau de distribution.
Plusieurs câbles souterrains utilisés dans la capitale ont été installés il y a plus de vingt-cinq ans, parfois même cinquante ans. Or, la durée de vie moyenne de ces installations est largement dépassée. Surexploités pour compenser l’augmentation de la demande, ces équipements subissent des tensions importantes qui provoquent des défauts techniques et des coupures répétées.
Cette crise énergétique met également en lumière une autre réalité : celle du manque d’anticipation et d’investissement dans un secteur pourtant stratégique. Pendant plusieurs années, les opérations de maintenance, de renforcement et d’extension des réseaux ont été insuffisantes. Le résultat est aujourd’hui visible : un système électrique fragilisé, saturé et incapable d’accompagner la croissance urbaine et économique du pays.
Pourtant, le Gabon ne manque ni de compétences techniques ni d’expertise locale. Des ingénieurs et techniciens qualifiés existent et plusieurs d’entre eux ont même contribué à des projets énergétiques dans d’autres pays africains. Le véritable problème semble davantage relever de la gouvernance, de l’organisation interne et du suivi des investissements.
Face à cette situation, des solutions commencent néanmoins à émerger. À court terme, la réparation du groupe numéro deux de Tchimbélé devrait permettre l’ajout de 20 MW supplémentaires au réseau d’ici juillet 2026. Cinq turbines à gaz en cours d’installation à la centrale thermique d’Owendo devraient également renforcer progressivement la capacité de production nationale. En parallèle, des travaux de renforcement des lignes de transport et de réhabilitation de certains postes sources sont engagés afin de réduire les pertes et améliorer la distribution.
Cependant, il serait illusoire de croire qu’une crise aussi profonde peut être résolue en quelques mois. La reconstruction du système énergétique gabonais nécessitera du temps, des investissements massifs, une meilleure gouvernance et surtout une véritable volonté de réforme structurelle.Les délestages qui plongent aujourd’hui Libreville dans l’obscurité ne sont donc pas de simples incidents techniques.
Ils sont le symptôme visible d’un système énergétique arrivé à saturation après des années de sous-investissement, de mauvaise gestion et de vétusté des infrastructures. La crise actuelle doit servir d’électrochoc national. Car au-delà de l’électricité, c’est la crédibilité même du service public et la confiance des citoyens envers les institutions qui sont en jeu.
Dr Fortuné Matsiegui Mboula



