ACTUALITESINTERNATIONAL

Union africaine : le « blanchiment » des coups d’État, une mise en garde qui vise Libreville et Conakry

À Addis-Abeba, lors de la 39ᵉ session de l’Union africaine, le président angolais João Lourenço a livré un discours qui fera date. Au moment de passer le relais au Burundais Évariste Ndayishimiye, il n’a pas seulement dressé un état des lieux des crises africaines ; il a surtout posé une question de fond : l’Afrique est-elle en train d’institutionnaliser les coups d’État sous couvert d’élections ?

Des positions diplomatiques classiques… mais un avertissement inédit

Sur le Soudan, Lourenço a dénoncé une catastrophe humanitaire d’ampleur historique. Sur la République démocratique du Congo, il a évoqué l’urgence d’un dialogue inter-congolais face aux avancées du M23. Quant au Somaliland, il a réaffirmé l’attachement strict au principe d’intangibilité des frontières héritées des indépendances.Jusque-là, rien d’étonnant. L’UA campe traditionnellement sur la défense de la souveraineté des États et la stabilité régionale. Mais c’est ailleurs que le discours a pris une tournure nettement plus politique.

« Blanchiment » des putschs : une critique à peine voilée

Sans citer explicitement de pays, João Lourenço a mis en garde contre une pratique qu’il qualifie implicitement de dérive : organiser des élections après un coup d’État et considérer que le simple passage par les urnes suffit à restaurer la légitimité constitutionnelle.La référence à la Guinée et au Gabon ne fait guère de doute. À Conakry comme à Libreville, les transitions militaires ont débouché sur des processus électoraux ayant permis aux auteurs des putschs de consolider leur pouvoir, avant d’être progressivement réintégrés dans les instances africaines.Le problème soulevé par Lourenço est lourd de conséquences : si un coup d’État peut être « régularisé » par une élection organisée sous contrôle du pouvoir issu du putsch, alors la dissuasion institutionnelle disparaît. Le signal envoyé aux armées du continent devient ambigu : prendre le pouvoir par la force n’exclut plus durablement de la communauté africaine.

L’UA face à ses contradictions

L’Union africaine s’est construite sur un principe clair : tolérance zéro pour les changements anticonstitutionnels. En théorie. Dans la pratique, la multiplication des transitions militaires ces dernières années au Sahel comme en Afrique centrale a mis à l’épreuve cette doctrine.Les sanctions temporaires sont souvent suivies de réintégrations rapides, dès lors qu’un calendrier électoral est annoncé. Or, l’essentiel de la critique tient là : peut-on parler de restauration de l’ordre constitutionnel quand les règles du jeu sont fixées par ceux-là mêmes qui ont suspendu la Constitution ?Lourenço pose implicitement une autre question, plus dérangeante encore : l’UA privilégie-t-elle la stabilité formelle au détriment de la légalité ? En d’autres termes, vaut-il mieux un pouvoir issu d’un putsch mais stabilisé, qu’un processus incertain susceptible de raviver les tensions ?

Une mise en garde… sans mécanisme concret

La force du discours tient dans son diagnostic. Sa faiblesse réside dans l’absence de mécanismes contraignants. Comment empêcher ce « blanchiment » si les transitions restent souveraines dans l’organisation de leurs élections ? Faut-il imposer des autorités électorales véritablement indépendantes ? Exiger une période minimale d’inéligibilité pour les auteurs de coups d’État ? Conditionner la réintégration à des audits constitutionnels externes ?À ce stade, rien n’indique que l’UA soit prête à aller aussi loin. L’organisation demeure tributaire du consensus entre chefs d’État dont certains pourraient, un jour, se retrouver confrontés aux mêmes dynamiques internes.

Une bataille normative décisive

Ce débat dépasse les cas nationaux. Il engage l’architecture politique du continent. Si l’élection devient un simple instrument de légitimation post-putsch, alors la norme démocratique s’érode. Si, au contraire, l’UA renforce ses garde-fous, elle devra accepter d’assumer des tensions diplomatiques accrues avec certains régimes.Le discours de João Lourenço marque donc moins une rupture qu’un avertissement. Il reconnaît publiquement une faille dans la gestion africaine des transitions militaires. Reste à savoir si cette lucidité se traduira en doctrine ferme ou si elle restera un rappel moral sans portée juridique.

Related Articles

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Back to top button